Justice et Vérité pour les familles

 

 

Un livre intitulé L’Effusion de l’Esprit Saint, publié par la commission doctrinale de l’ICCRS en 2012 aux Editions des Béatitudes, expose la théologie de l’effusion de l’Esprit telle qu’elle est comprise par le Renouveau Charismatique. Il est instructif d’analyser de près comment le raisonnement théologique est présenté, et les arguments mis en avant. Une confrontation avec la doctrine catholique permet de comprendre où se situe le dérapage.

Le RCC, héritier authentique du Concile Vatican II?

Les convictions de base

En 1967, des catholiques firent l’expérience, chez des Pentecôtistes, du baptême dans l’Esprit Saint, en référence à l’Ecriture: le Renouveau charismatique était né. Coïncidence: le concile Vatican II venait de se terminer et le décret sur l’œcuménisme avait marqué les esprits. De plus Jean XXIII avait appelé pour le Concile «une nouvelle Pentecôte», pense-t-on.

Un pas de plus est fait dans la réflexion. L’expérience du baptême dans l’Esprit Saint est regardée par ses adeptes comme répondant au renouveau de la vie chrétienne voulue par Vatican II pour l’Eglise catholique. Et tout naturellement, ils ont pensé que le renouveau conciliaire passerait par une diffusion de cette grâce dans toute l’Eglise catholique.

Les catholiques qui ont reçu le baptême dans l’Esprit ont encore une autre certitude: «cette mouvance devait être accueillie par l’Eglise, sous la conduite du Pape et des évêques.» Ils considèrent que c’est la manifestation d’un «sens ecclésial fort».

Nous allons réfléchir sur ces convictions, à la lumière de la foi catholique: le baptême dans l’Esprit, l’œcuménisme, la nouvelle Pentecôte voulue par Jean XXIII, le renouveau conciliaire par le baptême dans l’Esprit, l’accueil du baptême dans l’Esprit par la hiérarchie catholique.

Critique de ces convictions

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Le baptême dans l’Esprit

L’expérience du baptême dans l’Esprit fait par des catholiques, est en réalité la réception d’une pratique ayant cours dans une autre confession chrétienne, mais non reconnue par l’Eglise catholique. Quel est le sens du baptême pour les évangéliques pentecôtistes? «Les pentecôtistes croient dans le baptême d’eau par immersion en tant que signe extérieur d’un engagement public à marcher avec Jésus. Le baptême du Saint-Esprit est une expérience distincte que toute personne croyant en Jésus et repentant peut recevoir. Les pentecôtistes croient que le baptême du Saint-Esprit est toujours accompagné au départ par la manifestation extérieure du parler en langues par des lèvres balbutiantes.» Pour un pentecôtiste, le baptême dans l’Esprit peut être donné à des non pentecôtistes; il est indépendant du baptême d’eau.

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L’œcuménisme voulu par Vatican II

Le décret de Vatican II sur l’œcuménisme reconnaît dans les pratiques des autres Eglises l’existence de moyens de grâce: «Chez nos frères séparés s’accomplissent beaucoup d’actions sacrées de la religion chrétienne qui, de manières différentes selon la situation diverse de chaque Église ou communauté, peuvent certainement produire effectivement la vie de grâce, et l’on doit reconnaître qu’elles donnent accès à la communion du salut.[1]» Mais on y lit aussi que l’Eglise catholique est dotée de tous les moyens de grâce: «l’Église catholique a été dotée de la vérité révélée par Dieu ainsi que de tous les moyens de grâce.» Faut-il penser que le baptême dans l’Esprit est un moyen de grâce qui lui manquerait, pour que les catholiques aient besoin d’aller le chercher chez les pentecôtistes pour vivifier leur vie chrétienne et pour qu’il doive être adopté par toute l’Eglise? Pourtant on ne trouve nulle part dans le décret sur l’œcuménisme qu’il faille faire des emprunts au baptême dans l’Esprit des Pentecôtistes.

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Une nouvelle Pentecôte?

Pour ce qui concerne Jean XIII, il est important de prendre acte qu’il n’a jamais appelé pour le Concile une nouvelle Pentecôte. En 1959, il avait prié en ces termes, lorsqu’il annonça un prochain Concile: «Seigneur Esprit Saint, renouvelez de nos jours vos merveilles, comme pour une nouvelle Pentecôte. Accordez à la sainte Eglise, que dans une prière unanime, insistante, et persévérante, avec Marie, la Mère de Jésus, sous la conduite de saint Pierre, s’étende le Royaume du divin Sauveur, royaume de vérité, de justice et de paix. Ainsi soit-il.»

Trois ans plus tard il dira, lors de l’ouverture du Concile qu’il compare au Cénacle: «Aujourd’hui l’Eglise, […] comme d’un second Cénacle, peut faire entendre par vous sa voix pleine de majesté et de gravité.» Et il définit ce qui sera le programme de Vatican II qui devra être le fruit du Cénacle. Jean XXIII envisageait donc le programme du Concile «comme» une nouvelle Pentecôte[2] dans le Concile qui était «comme» un nouveau Cénacle. Supprimer les «comme» dénature complètement la pensée de Jean XXIII. Ajoutons le Concile devait se traduire par un renouveau de toute l’Eglise pour qu’à travers elle le visage du Christ apparaisse plus clairement.[3] Ce renouveau — aggiornamento — comprend une dimension spirituelle. Le décret Perfectae caritatis parle de rénovation spirituelle. Mais tout cela n’est pas une nouvelle Pentecôte qui ferait nombre avec la première; il faut donc rester modeste dans l’utilisation de l’expression de Jean XXIII. Appuyer le recours à une nouvelle Pentecôte, comme les théologiens du Renouveau le font, sur les propos de Jean XXIII vient d’une mauvaise lecture des textes.

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Absence d’un moyen de grâce dans l’Eglise catholique?

On lit dans Unitatis redintegratio, à propos des moyens de grâce, que «les membres de l’Eglise catholique n’en vivent pas avec toute la ferveur qui conviendrait. Il en résulte que le visage de l’Église resplendit moins aux yeux de nos frères séparés ainsi que du monde entier, et la croissance du Royaume de Dieu en est entravée.» Il n’est pas dit que pour une rénovation de la vie chrétienne, il faille chercher en dehors de l’Eglise catholique un moyen de grâce qui lui manquerait. C’est la conversion des chrétiens qui est en cause.

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Accueil du Renouveau par la hiérarchie catholique

Comment un nouveau courant spirituel a-t-il l’audace de dire qu’il doit être accueilli par la hiérarchie catholique, et cela sans envisager aucune mise à l’épreuve? Comment prétendre avoir un discernement juste sur ce que doit faire l’Eglise? C’est un orgueil démesuré.

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II. Justification théologique du baptême dans l’Esprit

Une réflexion sur l’effusion de l’Esprit a été commencée par les théologiens de l’ICCRS «à la lumière de la tradition catholique». Une véritable distorsion théologique a été faite pour justifier à tout prix le baptême dans l’Esprit et lui donner le label catholique.

La première question que j’ai examinée est celle de l’appellation utilisée: baptême dans l’Esprit, effusion de l’Esprit, nouvelle Pentecôte, Pentecôte personnelle, renouveau dans l’Esprit Saint.

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Le baptême dans l’Esprit

Le baptême dans l’Esprit a, dit-on, «l’avantage de préserver les termes employés par Jean-Baptiste et Jésus lorsqu’ils parlent de l’accomplissement de l’œuvre de la rédemption opérée par le Saint-Esprit, en lien direct avec l’événement de la Pentecôte.»

Mais comment comprendre la parole de Jean-Baptiste: «Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu» (Mc 3,11)? Pour Matthieu, il est question du feu purificateur du jugement qui était annoncé par les prophètes, et auquel l’Esprit est lié. Ce lien entre l’Esprit Saint et le feu doit être replacé dans le contexte du langage biblique qui, déjà dans l’Ancien Testament, présentait le feu comme le moyen utilisé par Dieu pour purifier les consciences (cf. Is 1,25; 6,5-7; Za 13,9; Ml 3,2-3: Si 2,5, etc.). Cette purification est comparée à un baptême; ce mot évoque une immersion et exprime à quel point la purification atteindra profondément les hommes. C’est par la croix que s’opèrera cette purification; Jésus compare d’ailleurs la croix elle-même à un baptême qu’il doit recevoir: il sera immergé dans la souffrance et le feu de la Pentecôte en jaillira qui purifiera les hommes.

Les pentecôtistes donnent du baptême dans l’Esprit Saint une interprétation fondamentaliste, ce qui donne deux baptêmes, un dans l’eau et un dans l’Esprit. Cela gêne les charismatiques parce que le baptême dans l’Esprit apparaît plus grand que le baptême dans l’eau. Mais ils ne renoncent pas pour autant à l’expression, à cause de ce qu’ils vivent en commun avec les Pentecôtistes. Reste qu’un baptême dans l’Esprit accompagné d’une imposition des mains rappelle l’union baptême-confirmation des Pères de l’Eglise, mais sans dimension ecclésiale et sacramentelle, sans enracinement dans la liturgie. C’est une confirmation devenue simple dévotion subjective.

Le P. Kilian McDonnell OSB, qui a écrit un livre en collaboration, intitulé Christian Initiation and Baptism in the Holy Spirit (Initiation chrétienne et baptême dans l’Esprit-Saint)[4], trouve la présence d’un baptême dans l’Esprit dans la tradition patristique. «Il estime que dans les écrits des Pères de l’Église, on a la preuve de l’expérience du baptême dans l’Esprit Saint au cours du processus d’initiation chrétienne, de telle sorte que le baptême dans l’Esprit Saint appartient à ce qui est ‟constitutif de l’Égliseˮ.[5]» En fait, l’expérience de l’Esprit que l’on trouve chez les Pères de l’Eglise est liée à la confirmation. Mais comme baptême-confirmation forment un tout indissoluble pour eux, il leur arrive de parler du baptême pour les dons de l’Esprit reçu par la chrismation.

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L’effusion de l’Esprit

Une autre expression a donc été choisie qui, sans éliminer la première, tente de la corriger: l’effusion de l’Esprit.

Pour la commission doctrinale de l’ICCRS, l’effusion de l’Esprit «concerne le cœur de l’Evangile, les mission du Fils et de l’Esprit Saint reçues du Père», conformément aux affirmations du Credo. Et ils font appel à une homélie de Benoît XVI prononcée pour la solennité du baptême du Seigneur le 13 janvier 2008: Jésus est «celui qui est venu baptiser l’humanité dans l’Esprit Saint». Ils oublient le contexte liturgique de la citation: le baptême du Christ. Or l’onction du chrétien est rattachée au baptême du Christ qui reçut l’onction du Père au sortir de l’eau du Jourdain, après avoir été baptisé par Jean. A son tour le Christ nous oint, pour faire de nous des christs par l’onction. Christ est le mot grec qui traduit l’hébreu messie, oint. La chrismation suit le baptême et elle est suivie de l’imposition des mains: il y a un double rite. C’est alors que l’Esprit descend sur le baptisé comme il était descendu sur Jésus lors de son baptême dans le Jourdain. L’effusion de l’Esprit, c’est-à-dire le don de la Personne de l’Esprit, est liée à l’onction d’huile et à l’imposition des mains, mais elle a été préparée par le bain qui lave du péché.

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Nouvelle Pentecôte

Nous lisons sous la plume des théologiens charismatiques: «par l’effusion de l’Esprit, la Pentecôte se fait présente et vivante dans son Eglise aujourd’hui.» C’est prétendre que l’effusion de l’Esprit est une nouvelle Pentecôte et cela en dehors de toute dimension liturgique, sans lien avec la liturgie céleste dont l’Eglise est comme le visage humain. Si la liturgie n’est plus regardée comme l’œuvre de l’Esprit de Jésus uni à l’Eglise qui se répand dans le monde, alors il faut une nouvelle Pentecôte pour que vienne l’Esprit à nouveaux frais: la source a disparu. L’effusion de l’Esprit qui, dans le vocabulaire catholique renvoie à la Personne de l’Esprit donnée par le Père et le Fils dans la liturgie, est vidée de son contenu. Elle est devenue une expérience subjective, sorte de para-confirmation, mais il ne s’agit pas d’une réelle effusion de l’Esprit. Or l’effusion de l’Esprit, depuis les plus anciens témoignages des Pères, est liée non au baptême proprement dit, mais à la chrismation, à la confirmation, comme nous l’avons dit. Par ce sacrement, nous nous approprions personnellement aujourd’hui le don de l’Esprit, la Pentecôte[6].

L’effusion de l’Esprit des charismatiques n’est pas sacramentelle mais conduit aux sacrements: «même si dans un contexte non sacramentel nous faisons une nouvelle expérience de l’action de Dieu, elle prendra toute sa dimension dans les sacrements et la liturgie de l’Eglise.» Mais parler d’effusion de l’Esprit non sacramentelle qui serait une source conduisant aux sacrements est totalement erroné du point de vue de la foi de l’Eglise. C’est une ecclésiologie pentecôtiste qui est à l’arrière et non l’ecclésiologie catholique.

La méconnaissance totale de l’économie sacramentelle (CEC 1076) se vérifie encore au fait que pas une seule fois l’effusion quotidienne de l’Esprit dans l’eucharistie n’est mentionnée. Or c’est par elle principalement que se renouvelle la vie chrétienne. Il ne suffit pas de dire que ceux qui ont reçu l’effusion de l’Esprit ont une vie chrétienne renouvelée, en les opposant aux chrétiens qui restent en marge du Renouveau et ont une vie chrétienne plus tiède. Le raisonnement, en effet, peut s’inverser: on peut dire que bien des responsables du Renouveau, parmi les premiers à avoir reçu l’effusion de l’Esprit, ont commis des vols, des viols, des adultères, des mensonges, etc. et on mené une vie chrétienne qui n’a pas la profondeur de bien des chrétiens ordinaires…

L’Esprit Saint agit où il veut; il peut donc être à l’œuvre chez des catholiques qui ont reçu l’effusion de l’Esprit en toute bonne volonté, sans s’être posé la question du fondement théologique. Mais c’est une pierre d’attente: l’intégration de l’économie sacramentelle est la plénitude vers laquelle ils doivent tendre et non l’inverse. L’effusion de l’Esprit est pour toute l’Eglise, tous les chrétiens seront transformés par elle, mais à condition qu’elle prenne sa source dans l’eucharistie, et non par contamination des pratiques du Renouveau charismatique. Comment peut-on se permettre d’écrire: «L’Esprit Saint permet d’avoir la pensée du Christ, de penser et d’aimer comme lui et ainsi de réaliser les mêmes œuvres que lui. Ceci est en principe vrai pour tout baptisé dans le Christ, mais cette expérience se fait réalité pour ceux qui ont reçu l’effusion de l’Esprit.» Elle n’est pas réalité pour les chrétiens «ordinaires»? Quelle prétention de croire que l’expérience spirituelle est l’apanage des charismatiques! Hors du Renouveau, point d’expérience de Dieu authentique? La véritable Eglise serait-elle celle des chrétiens qui ont reçu l’effusion de l’Esprit?

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Conclusion

L’effusion de l’Esprit des charismatiques apparaît comme un corps étranger à la tradition catholique qu’ils ont voulu y intégrer de force. L’incompatibilité fondamentale vient de la méconnaissance de l’économie sacramentelle; il est vrai, il faut bien le reconnaître, que de nombreux chrétiens l’ignorent et pas seulement par les théologiens de la commission doctrinale de l’ICCRS.

Il est louable d’avoir voulu répondre à l’appel du Concile Vatican II, mais il ne faudrait pas oublier que le décret sur l’œcuménisme ne peut pas se lire sans la constitution sur l’Eglise, Lumen gentium. La réflexion fondamentale de Vatican II porte d’abord sur l’ecclésiologie.

On peut ajouter qu’il est prétentieux de se croire envoyé de Dieu pour montrer son chemin à l’Eglise; de croire qu’hors du renouveau, la vie dans l’Esprit ne peut se développer pleinement.

Comme Babylone, le Renouveau tombera du haut de son orgueil.

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[1] Unitatis redintegratio.

[2] Paul VI parlait d’une Pentecôte renouvelée (Regina Coeli du 11 mai 2008).

[3] Cf. le message des Pères conciliaires au monde, octobre 1962.

[4] Kilian McDonnell et George T. Montague, Christian Initiation and Baptism in the Holy Spirit: Evidence from the First Eight Centuries (Collegeville, MN: A Michael Glazier Book / The Liturgical Press, 1991, 2nd Revised Edition, 1994), 396 pp.

[5] Conseil Pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, DEVENIR CHRÉTIEN: PERSPECTIVES TIRÉES DES ÉCRITURES  ET DES ÉCRITS PATRISTIQUES  Quelques réflexions actuelles. Rapport de la cinquième phase du Dialogue international entre des Églises et des responsables pentecôtistes classiques et l’Église catholique (1998-2006); http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/eccl-comm-docs/rc_pc_chrstuni_doc_20060101_becoming-a-christian_fr.html

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