Justice et Vérité pour les familles

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D’éminentes personnalités ecclésiales tiennent des discours orientés sur l’obéissance qui nous laissent pantois ! Ces doctes personnes prétendent que l’obéissance est au dessus de la conscience. Donc dans notre Eglise, braves religieux soumis à ce vœu : obéissez ! Votre conscience : soumettez là. Autrement dit, on pense pour vous et malheur à vous si vous pensez tout seul. Seule une idéologie qui se soumet les personnes impose cette violation de la conscience.  C’est pourquoi, il nous a paru nécessaire de faire une rubrique avec des documents qui rétablissent l’obéissance religieuse à la place qui est la sienne. 

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La vertu d’obéissance selon saint Thomas

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Extraits du document du Père Labourdette, document de 24 pages, que vous trouvez en cliquant sur le lien suivant :

L’obéissance

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  1. P. M.-M. Labourdette, o. p.

Revue Thomiste,

octobre-décembre 1957, pp. 626-656

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La vertu d’obéissance en elle-même

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  1. Obéissance et jugement

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Le précepte ne s’adresse pas aux seules puissances d’exécution ou à la seule volonté ; c’est l’intelligence qui le reçoit ; il intéresse forcément le jugement. Obéir, ce ne peut être exécuter machinalement, c’est régler humainement, librement, sa conduite d’après la directive du supérieur. Or il est essentiel à une activité libre d’être guidée et animée par l’intelligence de son auteur, par son jugement, non par celui d’un autre. Il faudra donc que l’obéissant fasse sienne, pour ce qui est de sa conduite, l’idée directrice du supérieur. Il en fera librement l’idée directrice de sa propre activité, en y mettant non seulement sa volonté, mais son intelligence, son savoir-faire. À ce point de vue, la perfection de l’obéissance ne sera certes pas de s’aveugler, de ne pas chercher à comprendre ; il importe au contraire de comprendre ce que le supérieur veut de nous.

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La difficulté vient de ce qu’on ne juge pas de tout comme on veut ; on n’en a pas le droit ; il y a une morale de l’intelligence. Le jugement, dans son ensemble, dépend d’abord de quelque chose sur quoi le supérieur ne peut rien : la lumière objective de la vérité. Les supérieurs ne font pas la vérité. On ne peut pas faire dire à quelqu’un qu’une chose est blanche, s’il la voit noire. Ceci nous conduit à rappeler la distinction fondamentale en thomisme entre le jugement spéculatif et le jugement pratique.

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Il y a des jugements par lesquels nous nous prononçons sur ce qui est, tel que nous le voyons, ou sur ce qui est conforme à la nature des choses : ce sont les jugements spéculatifs. Ils peuvent porter aussi bien sur des objets de connaissance pratique et sur les règles de l’action. Ils restent spéculatifs en ceci que leur vérité propre se prend de la conformité à ce qui est ; ce n’est pas l’intelligence qui mesure, c’est l’objet.

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Mais il y a beaucoup d’autres jugements, qui ne se prononcent pas sur la vérité des choses ; leur rôle est de présider à des réalisations, pour conformer la réalisation au jugement, non l’inverse ; ils animent l’action pour la faire vraie par adéquation à son idée directrice : telle est la loi aussi bien de l’art que de la prudence. Ce jugement n’est pas mesuré par l’action, c’est lui qui la mesure. Et, pour nous en tenir au domaine moral, c’est lui qui régit l’exercice de ma liberté. Vais-je faire ceci ou cela ? Vais-je le faire ainsi ou autrement ? Cela peut n’avoir qu’un lien très contingent avec quelque vérité universelle que ce soit ; c’est même cette contingence qui assure mon libre arbitre. Il dépend bien de moi de m’arrêter à un jugement plutôt qu’à l’autre pour en faire l’idée directrice de mon action. C’est ce qu’on appelle le jugement pratique.

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Cette distinction permet de situer exactement le point d’application du précepte, de préciser les rapports de l’obéissance avec la prudence personnelle et en particulier avec la docilité. Par définition, le précepte, me prescrivant un acte à faire, une conduite à tenir, ne peut porter sur ce qui ne dépend pas de moi, il se présente comme une règle à suivre dans l’usage de ma liberté. C’est dire qu’il m’atteint directement au plan du jugement pratique. Le jugement spéculatif, comme tel, ne saurait dépendre des supérieurs, du moins de supérieurs purement humains, et offrir une matière à l’obéissance proprement dite. Certes, même pour lui, « l’autorité » joue un grand rôle, du fait que l’homme est un « être enseigné » ; mais c’est l’autorité au sens beaucoup plus général d’« autorité morale » et de compétence, celle par exemple d’un témoin « autorisé », d’un savant « indiscuté », etc. Si je pense que, dans les créatures, l’existence est réellement distincte de l’essence, si je pense qu’il est intrinsèquement mauvais de mentir, aucun supérieur humain ne pourra jamais me donner l’ordre de penser le contraire, ou, si par hasard il le donne, cet ordre est nul et non avenu, indépendamment même de la question de savoir si l’obéissance peut porter sur des actes purement intérieurs.

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Mais le jugement pratique lui-même, qui commande la disposition de ma liberté, est-il entièrement soumis au supérieur ? Il l’est, dans l’ordre et les limites précises de son autorité, ce qui revient à dire qu’il n’est jamais soumis totalement à un homme. Saint Thomas présentera plus loin la notion importante d’abus de pouvoir, qui trace les limites du précepte valable ; c’est déjà cette idée qui s’offre ici, et dans un contexte qui l’éclaire.

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Un supérieur humain en effet n’est jamais seul à me tracer mon devoir. L’usage de ma liberté, et donc la détermination de mes jugements pratiques dépend aussi d’autres obligations, dont certaines sont antérieures et plus profondes, et en tout cas le précepte n’intervient que comme l’une de ces obligations. J’ai une conscience, en vertu de laquelle je suis responsable de tout ce que je fais librement, même obéir . C’est une idée saugrenue que le précepte du supérieur me couvrirait au point que toute la responsabilité retomberait sur lui ; il me reste toujours inaliénablement la responsabilité d’avoir obéi, dès lors que je l’ai fait en homme. Par exemple, je comprends que mentir est un péché ; non seulement personne ne peut me commander de penser le contraire, ce qui est de l’ordre du jugement spéculatif, mais personne ne peut me prescrire de dire un mensonge, ce qui est de l’ordre du jugement pratique. Ne disons pas que je « me soustrais à l’obéissance », ou même que j’oppose alors à l’obéissance des vertus plus hautes, car il n’est même plus question d’obéissance à cet ordre là. Tout simplement, j’obéis à une autorité supérieure à toute autre, à Dieu lui-même, dont la loi non écrite, que je porte dans ma conscience, me signifie l’ordination. Dans un tel cas, le précepte humain n’est plus qu’un abus de pouvoir, il est sans valeur, ni valeur d’obligation, ni valeur d’excuse.

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La juste mesure de l’obéissance. Ses limites La question des limites de l’obéissance ne saurait se poser par rapport aux préceptes de Dieu ; elle se pose inévitablement dès qu’il s’agit d’obéir à des hommes, même au nom de Dieu. L’analyse de la portée du précepte nous l’a déjà fait pressentir. Saint Thomas s’en explique davantage dans l’article  : faut-il obéir aux supérieurs en tout ?

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Pour l’essentiel, sa réponse peut se résumer en cette assertion, où se reconnaît sa manière tout objective : les limites de l’obéissance viennent toujours de celles de l’autorité. L’obéissance a pour objet propre le précepte émanant d’une autorité légitime ; c’est parce que toute autorité humaine sur des hommes a des limites que l’obéissance en aura aussi. Chaque fois que quelqu’un pourra et peut-être devra ne pas obéir, c’est qu’il n’y a pas de précepte pour lui ; ce qui ressemble au précepte, dans la mesure où il veut en avoir la force d’obligation, est tout simplement un abus de pouvoir. Cette notion est évidemment capitale. L’abus de pouvoir est toujours en définitive l’usurpation par un supérieur d’une autorité qu’il n’a pas. Saint Thomas en distingue deux grandes formes, dont la seconde plus particulièrement gardera, dans le langage courant, le nom d’abus de pouvoir : celle où le supérieur entreprendrait sur un domaine qui ne lui est pas soumis.

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Devant un abus de pouvoir, il ne saurait évidemment y avoir aucun devoir d’obéissance. L’ordre reçu n’a que l’apparence du précepte. À considérer les choses en soi, il n’appelle pas la soumission, mais la résistance. Celle-ci ne sera cependant pas toujours vertueuse. Elle s’impose sans aucun doute, si l’acte commandé implique un péché ou doit léser gravement le bien commun

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